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Salomon (857-874)

D 5 février 2015     H 23:04     A Ronan     C 0 messages


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Illustration de Jérome Le Reculey

La perspective d’une alliance de la maison de Bretagne avec la maison de France par les fiançailles de Louis, fils de Charles le Chauve et de la fille d’Erispoë avait déplu prodigieusement à Salomon et à ses partisans. Ce dernier considérait que le tiers oriental de la Bretagne, qui lui avait été remis en 852 en échange de sa fidélité par Charles le Chauve lui appartenait. Or ces territoires venaient d’être accordés par le roi de Bretagne en promesse de mariage de sa fille au prince héritier Louis !

La révolte gronde dans les rangs des hommes de Salomon : Erispoë doit être neutralisé : il sera assassiné en 857…

… et Charles le Chauve, voit disparaître un adversaire qu’il avait appris à estimer et respecter. Avec Salomon, c’est une autre histoire ! Voilà un homme qui n’hésite pas à se parjurer et à assassiner ! Aussi il n’est pas question de lui reconnaître le titre de roi !

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Excalibur

Salomon doit se contenter du titre de prince que lui accordent la plupart des documents à cette époque. Mais Salomon est un habile politique et n’entre pas en lutte avec la monarchie carolingienne. Il choisit de mettre à profit les difficultés de son rival pour le contrer autant de fois qu’il le peut. Il cherche à l’affaiblir en faisant cause commune avec les principaux adversaires du roi franc. Il se lie avec les Neustriens pour déloger Louis du duché du Maine et écarter des marches de Bretagne un voisin menaçant. Il apporte son soutien à nombre de comtes et de dignitaires francs, las de supporter les désordres intérieurs du royaume franc et regroupés derrière Robert le Fort, pour convaincre Louis le Germanique, le frère aîné de Charles, de prendre sa place. C’est la crise la plus grave du règne de Charles le Chauve. Mais l’église vient à son secours et le roi de Francie sauve son trône. C’est le temps des réconciliations. Les deux frères font la paix (juin 860). Charles pardonnera aux traîtres et, pour se les attacher distribuera bienfaits et abbayes. Robert le Fort en profitera pour asseoir sa situation entre Seine et Loire.

L’échec du roi de Germanie constitue maintenant un danger pour Salomon. Heureusement le roi de Francie est trop affaibli pour inquiéter Salomon. Voire ! Le coup viendra des évêques de Francie, ceux qui étaient venus au secours de Charles.

Au cours du concile de Savonnières, près de Toul, en juin 859, parmi les affaires qu’ils ont à traiter, il y a la vieille affaire de l’Eglise de Bretagne qui, depuis le synode de Coëtleu, en 849, près de Saint Gongard, est dirigée par un haut clergé nommé par le pouvoir temporel breton. Les pères conciliaires veulent une solution qui respecte la tradition catholique, mais surtout une union du trône et de l’autel qui favorise Charles le Chauve.

Les pères envoient une lettre aux quatre évêques qui avaient été déposés par Nominoë mais qui étaient restés en assez bons termes avec les prélats qui les avaient remplacés, leur enjoignant de cesser toutes relations avec ces derniers. La lettre les prie également d’aller voir Salomon et de lui faire part de leurs recommandations : le chef breton devra permettre à tous les évêques « de manifester à leur métropolitain la déférence due », c’est à dire au prélat de Tours ; le chef breton est un parjure et un meurtrier, un homme de second ordre qui, pour être pleinement admis devra reconnaître le carolingien. Ils rappellent aussi que les Bretons ont été « soumis aux Francs dès l’origine et astreints à verser un tribut déterminé ».

Les évêques de Francie sont si pressés de voir leur adversaire tomber qu’ils s’embrouillent dans leur histoire : les Francs n’ont pas imposé dès le début leur domination aux populations bretonnes. Celles-ci n’ont pas consenti à verser régulièrement un tribut.
 

Le ton de la lettre est dur. Il traduit bien l’acrimonie du clergé franc envers celui qu’il considère comme un ennemi. Mais Salomon n’a cure des observations qui lui font les émissaires porteurs de la lettre de Savonnières.

Il s’allie à Robert le Fort, comte d’Angers et à Pépin II d’Aquitaine. Avec eux, il provoque en 859, une rébellion dans l’ouest qui mettra le roi de Francie en échec.
 

Un renversement d’alliances voit alors Robert se soumettre à Charles le Chauve qui le fait marquis de Neustrie. Mais deux princes fidèles au carolingien, Gonfrid et Gozfred accompagnés de Louis, l’ancien futur gendre, se rangent aux côtés de Salomon qui devient plus fort que jamais. Les positions sa radicalisent et les combats se multiplient avec l’appui des Vikings que les belligérants s’attachent selon leurs besoins !

Mais après une bataille heureuse pour Robert le Fort, Louis, retourne vers son père et obtient son pardon. Charles le Chauve pense que le moment est venu d’abattre définitivement Salomon.. En 863, il réunit une forte armée pour attaquer la Bretagne. Mais en chemin il apprend que Salomon et les siens sont bien décidés à faire face. Inquiet d’une nouvelle défaite, il préfère parlementer. Ce sera le traité d’Entrammes qui donnera à Salomon, contre sa fidélité au roi de Francie, les territoires situés entre la Mayenne et la Sarthe, appelés la région Entre deux eaux, autrement dite, la partie nord de l’Anjou, jusqu’à Angers, qui relevait auparavant du comté de Robert le Fort.

Si le roi de Francie, se méfie de Salomon, il en accepte néanmoins l’hommage. Et voici une homme hier meurtrier et parjure, admis comme le vrai maître de la Bretagne. Mais il n’est pas question de lui accorder la couronne royale ! De plus, il devra payer tribut pour ses nouvelles possessions ainsi que l’avaient demandé les pères de Savonnières.

Mais Salomon ne se laissera pas enfermer dans cette subordination, il payera une seule fois le tribut, en 864, et ce qu’il veut par dessus tout, c’est l’insigne suprême : la couronne royale. Salomon noue des alliances avec des notables francs. Il attend son heure. Celle-ci ne tarde pas à se présenter avec la décision de Charles le Chauve de nommer Louis, comte d’Angers. Pour compenser, il nomme Robert le Fort en Auxerrois et en Nivernais. L’occasion est trop belle pour Salomon qui laisse ses chefs de guerre s’allier avec les Normands pour piller la région du Mans. Des chefs francs sont tués, la situation est préoccupante pour Charles qui rappelle Robert le Fort en Anjou et renvoie Louis en Auxerrois ! Robert doit faire face à de fréquentes attaques des Bretons et des Vikings. Le 15 septembre 866, il est tué sur les marches de l’église de Brissarthe. Aujourd’hui, à Châteauneuf sur Sarthe, une statue de Robert le Fort rappelle son combat contre les Vikings mais ignore les Bretons…

Pour le capétien c’est une catastrophe ! Pour remplacer Robert il nomme Hugues l’Abbé. Et pour la quatrième fois une expédition contre la Bretagne est envisagée. Et comme les autres fois Charles prend conscience du risque et temporise.

Une entrevue est programmée, et Salomon y délègue Pascweten, son gendre, afin de montrer qu’il se situe à un autre niveau que celui auquel le capétien le réduit. Les rôles sont même renversés ! Après moultes tractations Salomon reçoit le Cotentin. Nous sommes en 867, c’est le traité de Compiègne. Mais Salomon n’aura pas Coutances. En effet, les pères de Savonnières veillaient. Avec un évêché de plus, et Dol que le pape Nicolas 1er refuse toujours d’agréer, le monarque breton alignerait ainsi les douze évêchés requis pour créer un siège métropolitain breton lui permettant de se détacher de la tutelle ecclésiastique franque et romaine de Tours. Lors du concile de Soisson, les évêques avaient envoyé au pape une lettre terriblement violente qui en fait, reprenait la vieille antienne lancée jadis à Morvan Leiz Breiz : « les Bretons n’ont plus de culte et vivent dans une sorte d’état sauvage provoqué par leurs coupables rébellions… Barbares d’une férocité extrême, ils méprisent tous les préceptes sacrés… Ils ne sont chrétiens que de nom...etc. ». Et Salomon avait fait pression sur le pape. De son côté Charles le Chauve avait fait de même Il avait délégué un émissaire à Rome. Mais Nicolas 1er était mort avant son arrivé et remplacé par Adrien II.! Nicolas aurait peut-être pu fléchir ! Le problème ne sera résolu que trois cents ans plus tard !
 

Pour l’heure c’est l’apogée de la puissance bretonne qui voit ses horizons s’étendre de la Pointe du Raz à l’ouest, jusqu’à la Vire à l’est, du Cap de la Hague au nord, jusqu’au Pays de Retz à hauteur de Noirmoutier au sud. A partir de cette date, le carolingien entre dans de nouvelles dispositions d’esprit envers Salomon. Il a besoin d’un chef puissant capable de repousser les incursions vikings, il souscrit au souhait le plus cher du prince breton, à savoir le titre de roi. Le 29 août 868, Charles le Chauve envoie à Salomon une couronne d’or ornée de pierreries et tous les ornements royaux, avec le nouveau titre de roi de Bretagne
 

Devenu roi, Salomon se consacre à défendre son pouvoir et son royaume contre les Vikings dont la pression s’accentue sur les côtes. Après des périodes d’observation, les Bretons signent avec les Vikings une paix qui se prolonge quelques années. Dans ces mêmes temps, les moines de Redon et leur supérieur Conwoion par prudence se transportent au monastère de Plélan et Salomon envisage d’être reçu par le pape (toujours le schisme breton). Et puis, s’il a été pardonné de ses crimes par le roi de Francie, il ne l’a toujours pas été par l’église et ce drame de conscience le mine. Salomon prépare son départ, mais de nouvelles incursions vikings du côté d’Angers entravent le projet. Charles le Chauve appelle Salomon à la rescousse ! Ce dernier imagine un spectaculaire chantier : celui de détourner la Maine, qui met les drakkars à sec ! Victoire en demi teinte pour Salomon car Charles le Chauve ne pousse pas l’avantage et traite avec les Normands qui continueront un temps à piller.

Au début de 874, le souverain breton annonce qu’il veut se retirer dans son monastère de Plélan. Mais il faut assurer la succession. Son fils aîné est décédé et le cadet est trop jeune. Il réunit une assemblée des Grands de la nation. La Bretagne serait gouvernée une sorte de régence ? C’est peu vraisemblable. Certains historiens inclinent plutôt à penser qu’un parti séditieux le conteste : Salomon est puissant, son pouvoir autoritaire, ses tendances centralisatrices, la constante surveillance qu’il exerce sur les chefs bretons font qu’il est forcément jalousé et haï. Gurwant notamment, le gendre d’Erispoë a de bonnes raisons d’en vouloir à son roi qui l’a longtemps cantonné dans les seconds rôles. Pascweten nourrit lui aussi des ambitions… La mouvement de sédition vient aussi des nobles des provinces récemment rattachées à la couronne de Bretagne. Et le clergé de la métropole ecclésiastique de Tours ! Tous ces éléments ont probablement poussé Salomon à prendre la décision de se retirer. Une fois obtenu le renoncement du roi au pouvoir, il ne reste plus qu’à l’éliminer. On vient l’arrêter au monastère de Plélan, mais Salomon a fuit vers un petit monastère de Cornouaille. Il y est retrouvé, il est fini ! On le convainc de se rendre contre la promesse de négociations de paix qu’un évêque lui assure. Il communie auprès de lui et… on le livre à Pascweten et à ses conjurés qui, pour ne pas avoir du sang sur les mains, le remettent à leurs complices francs. Ces derniers qui lui crèvent les yeux et l’assassinent.

C’était le 28 juin 874.

Après sa mort il sera considéré comme un saint. Sa piété, les conditions même de sa mort ont établi cette réputation qui perdure encore aujourd’hui en Bretagne. C’est ainsi au XIVème siècle, on a fait construire dans la cathédrale de Rennes une chapelle dédiée... L’église de la Martyre où avait été exécuté le roi breton est toujours placée sous le patronage de Saint Salomon. Elle abritait il y a peu de temps encore un reliquaire d’argent contenant des restes attribués au saint breton.

Jean Badouel. (Sources Ph. Tourault, H. Poisson, J. Markale, SkolVreizh)

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Salomon par Yusuf Idris

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