PRÉSENTATION -- REPÈRES CHRONOLOGIQUES -- POUR LE DÉBUT DE L’HISTOIRE DES BRETONS -- LE RESCRIT D’HONORIUS -- LA RÉSIDENCE DU ROI MORVAN -- L’EXPÉDITION DE L’EMPEREUR LOUIS EN BRETAGNE EN 818 -- 818, ANNÉE FUNESTE" />
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La naissance des Nations brittoniques

D 8 juillet 2013     H 21:56     A     C 0 messages


 818, ANNÉE FUNESTE

En l’an 818, l’Armorique bretonne était pour moitié occupée. Les évêchés de Rennes, Nantes et une partie de celui de Vannes constituaient pour les Francs la Marche de Bretagne. Une « Marche », suivant la définition de H.Guillotel, « est une circonscription regroupant plusieurs comtés, constituée à l’époque carolingienne pour contrôler des territoires indépendants du royaume ou de l’empire » (BSR202-203). Cette définition est conforme à l’explication pratique du nom allemand Mark pour la Deutsche Akademie (Trübner’s Wörterbuch, 1943 4. 557) « Des obstacles naturels, tels que forêts et montagnes ainsi que les cours d’eau, constituaient les frontières, et là où ces éléments manquaient on les créait artificiellement en ravageant le plus loin possible le territoire bordant son propre territoire, afin de ne pas risquer d’être surpris par une attaque ». En clair, une marche est un pays occupé, officiellement pour des raisons de sécurité. En réalité elle est un premier stade d’annexion préparant les annexions suivantes.

En effet, au delà de la Marche officielle, Charlemagne avait déjà exigé un tribut du reste de la Brittania, non sans succès, car si des irrédentistes de la trempe de Morvan ou de Guiomarch ne renonçaient pas à la liberté bretonne, d’autres cédaient, tel Rorgon comte breton d’Alet (Saint-Malo), qui devait gouverner aussi le Pagus Trans Silvam, Pow Troc’hoet. Ce Rorgon avait fait allégeance aux Carolingiens et devait bientôt faire carrière dans leur hiérarchie.

La Marche dépendait de gouverneurs militaires dénommés comtes, pour chaque évêché, et d’un gouverneur en chef, le praefectus. En 818 le praefectus était Lanbrecht, en même temps comte de Nantes. Le comte de Vannes était son cousin Wido le Jeune. Ils étaient issus d’une famille franque établie dans les Ardennes, connue comme indocile et agressive. L’empereur préférait apparemment les voir loin d’Aix, sa capitale.

Les comtes des Marches avaient sans doute toute liberté d’attaquer la Brittania, puisque les chroniques mentionnent plusieurs expéditions en territoire breton, avec des fortunes diverses, les unes étant des coups de main de destruction ou de prédation, d’autres des tentatives d’occupation. C’est ainsi que dans les années précédant 818 plusieurs expéditions sont mentionnées, notamment en 799 une attaque du préfet Wido l’Ancien (père de Lambrecht), en 811 une autre attaque franque. Une autre expédition, mentionnée dans la Vie d’un saint germanique de l’époque, Frédéric d’Utrecht (+856) s’était soldée par une défaite.

Dans la Brittania ainsi dite « irrédentiste », Morvan est qualifié de « roi » par les auteurs carolingiens, quitte pour certains à lui contester ce titre. Qu’il l’ait lui-même revendiqué est invraisemblable, car rex est absent de la titulature bretonne. Les souverains bretons se qualifiaient en latin de comes, consul, dux (qui, romano modo, étaient bien au-dessus des chefs de clans, appelés reges par traduction du germanique koningaz. En breton Morvan était très certainement appelé Gwledig, autant dire « gouverneur en chef », titre qui est attesté en dernier lieu pour Alan Fergant. En réalité il n’y a pas lieu de voir, dans l’emploi du nom rex l’attribution ou non d’un titre, mais bien la perception du fait que la Brittania représentait une entité ethnique et administrative du même ordre que la Burgundia, la Bavaria, la Gotalandia, l’Aquitania, entités connues sous le nom de regnum, « royaume », à la tête duquel se trouve un rex. Le nom de Brittania est d’ailleurs formé sur le modèle d’Aquitania (alors que les Bretons disaient Brittia).

Il y avait donc, aux confins atlantiques de l’imperium carolingien un regnum dont le souverain refusait de payer tribut. L’imperator Hlodowicus ne devait pas pouvoir l’admettre.

Cependant, pour l’empereur « très chrétien », le tribut ne devait pas être le motif principal de son expédition pour réduire à merci les Bretons indépendants. Déjà Charles Martel avait commencé à remplacer la Gallia Christiana par une église romano-franque, n’hésitant pas à substituer des feudataires francs illettrés à des évêques galliens. Pépin le Bref avait accueilli avec faveur le légat romain Bonifatius (de naissance l’anglais Winfrid) qui s’était donné pour mission de mettre à mal l’œuvre d’évangélisation des moines colombaniens en Germanie. Soutenu par Pépin il entreprit d’organiser des diocèses à la manière romaine, de remplacer dans les monastères la règle de s. Colomban par celle de Benoit de Nursie, révisée par Benoit d’Aniane.

Or, en Brittania chrétienne non occupée, ne régnaient ni la règle bénédictine, ni l’organisation diocésaine. Les abbés-évêques assuraient avec leurs moines (baculâci, « porteurs de bâtons ») le culte et le soin des âmes. Même à Alet (Saint-Malo) l’évêque Haelocar, qui avait fait acte d’allégeance à Charlemagne, était abbé de Gael-Saint-Méen. Les successeurs de Tudwal, Paul-Aurelien, Briec, Samson, n’étaient pas moins chefs de congrégations que les premiers apôtres. Les moines de Landevennec assuraient aussi le culte dans de nombreuses paroisses de la Bretagne centrale. Dans la Brittania non occupée il n’y avait pas de presbyteri, mais des baeleion. Pour faire cesser ce scandale, Hlodowicus rassembla donc une puissante armée à Vannes et envahit la Bretagne libre.

Passé l’Ellé, limite de la Marche de Bretagne, commencèrent les opérations. Les Francs dévastaient, incendiaient, massacraient. Les Bretons harassaient les flancs de l’armée ennemie, attaquaient les bagages et le ravitaillement. L’armée impériale suivit la rocade stratégique du sud, d’Anaurot (Kemperlé) à Corisopitum (Kerfeunteun), puis prit la route du nord, vers Castell-Nin (Chateaulin), c’est-à-dire la direction de la « tanière » (fouea) de Morvan, aujourd’hui Le Faou, sur un aber débouchant das l’estuaire de l’Au(l) ne (le amoenus flumen « fleuve tranquille » évoqué par Ermold le Noir).

Par malheur, dans une escarmouche, Morvan fut blessé à mort et faute de successeur de sa trempe, les Bretons capitulèrent. L’armée était alors à Briec et là l’empereur fit dresser son camp. L’épouse de Morvan et ses enfants durent s’y rendre pour faire allégeance au Caesar franc. Mais l’essentiel allait venir. L’empereur fit convoquer l’abbé de Landévennec, Matmonoc, qui était évidemment la plus haute autorité spirituelle dans la chrétienté bretonne, et lui intima le diktat suivant :

"Au nom de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, Hlodowicus, de par la divine providence Imperator Augustus, à tous les évêques et à tout l’ordre ecclésiastique de Bretagne.

Nous vous mandons que Matmonoc, abbé du monastère de Landévennec s’étant présenté à nous, nous l’avons interrogé sur la règle de vie des moines de ces provinces et sur leur tonsure. Il a répondu avec franchise à toutes nos questions, disant que leur règle de vie leur venait des Scots, de même que leur tonsure, alors que l’on sait qu’il en va autrement dans l’ensemble de la sainte église apostolique et romaine.

Il nous a donc plu de les faire se mettre en accord avec l’église universelle qui nous a été confiée par la volonté divine. Nous leur prescrivons donc d’adopter la règle bénéfique et digne de louanges du saint père Benedictus, et quant à la tonsure, de se conformer au modèle fixé par la sainte église romaine qui règne sur toute la terre. Qu’ils observent la manière de vivre inscrite dans la règle du saint et illustre père Benedictus, dans le monastère susdit et qu’ils fassent intégralement observer nos ordres chez ceux qui dépendent d’eux et chez tous les autres."

Matmonoc exécuta les ordres avec docilité et rigueur. De Loctudy à Saint-Malo, en passant par Kastell-Paul, Nant-Treger, Sant-Briec, Saint-Méen, Lehon, les ordres furent appliqués à la lettre. Il reste à considérer ce que cette révolution impliquait, au-delà de la coupe des cheveux.

La bibliothèque d’un monastère tête de congrégation était considérable. Elle comportait nécessairement tous les recueils nécessaires à la pratique du culte : missels, sacramentaires, Liber Hymnorum, antiphonaires, lectionnaires, diptyques et obituaires, calendriers liturgiques et computs, psautiers et recueils de loricae. Elle contenait aussi les ouvrages de formation spirituelle, au premier plan l’ancien et le nouveau testament, les Vies des martyrs et confesseurs, dont celles des fondateurs et maîtres de la congrégation les œuvres des docteurs de la chrétienté, Denis l’Aréopagite, Ambroise, Hilaire, Saint Jean Cassien, Vincent de Lérins, Faustus de Riez (dont le neveu Riagat, au Vème siècle, allait chercher les manuscrits dans les Alpes), Iltut, Colomban et Columcille et les œuvres disparues des moines celtes du Vème au IXème siècle. Elle conservait aussi les mémoires de la vie sociale, annales et généalogies, et les œuvres en langue bretonne, religieuses ou séculières, des bardes. Elle contenait aussi les ouvrages didactiques, grammaires latine et sans doute grecque, les traités de grammaire et de métrique bretonnes, les ouvrages d’érudition, tels que ceux d’Isidore de Séville, des traités d’astronomie, de médecine et autres.

Telle devait être la bibliothèque de Landévennec en 818, et celles de Saint-Méen, Tréguier, Saint-Malo et autres. Or de tout cela il ne reste rien. On a imputé aux Vikings la destruction de la bibliothèque de Landévennec. A tort : les Vikings étaient des commerçants, et les livres une denrée commerciale. On leur doit même la conservation de plusieurs manuscrits de Landévennec, mais ces manuscrits sont postérieurs à 818. Nous n’avons aucune Vita de saint breton antérieure à 818, à l’exception de la Vie de s. Samson, et aucun des manuscrits de cette Vie n’est issu de Bretagne. Lorsque, en 870, Wordisten rédige une Vie de s.Gwennole, il n’a manifestement en mains aucun document antérieur à 818. Le Cartulaire de Landévennec, au XIème siècle, ne connait que deux prédécesseurs à Matmonoc et il fait de Gwennolé et Gradlon des contemporains de Charlemagne !

Dans le reste de la Bretagne il en est de même. Le passé est englouti. Les Vies des saints bretons, toutes écrites après 818, appellent toutes le même leitmotv : à part quelques données spécifiques trop souvent confuses et emmêlées, elles sont une compilation de légendes locales et de lieux-communs récurrents. Pour tout ce qui précède 818 c’est le black out.

Certes il va y avoir au IXème siècle une activité monacale et certains ont pu parler de participation de la Bretagne à la « renaissance carolingienne ». On nous montre un évangéliaire de Landévennec : écrit en onciale carolingienne, avec le texte de Jérôme revu par Alcuin, mais si l’on compare ce manuscrit, avec ses dessins gauches et sans harmonie, avec les manuscrits irlandais de même époque, de l’abbaye d’Armagh, on ne peut que constater que, pour des moines celtes, se mettre au niveau des carolingiens est une plongée dans la barbarie. Il est donc clair : sortir de la chrétienté celtique pour passer sous la férule romano-franque a signifié un gigantesque auto-da-fe, la destruction radicale -sans doute contrôlée par des missi-dominici envoyés de l’abbaye impériale de Prüm- de tout le capital culturel et spirituel constitué en 400 années.

La révélation d’un tel ravage à l’heure d’aujourd’hui peut paraître extraordinaire, mais d’abord on sait qu’il n’est pas sans exemple. Nous ne connaissons de la littérature « classique » grecque et latine qu’une petite portion qui a subsisté par hasard et souvent par miracle : ces œuvres païennes, pour bien des fondamentalistes chrétiens bornés, n’étaient pas moins diaboliques que les idoles ou les chênes sacrés. En 642, avec la conquête arabe, la bibliothèque d’Alexandrie fut la proie des flammes. La Sainte Inquisition nourrissait les bûchers de livres qualifiés d’hérétiques. Or les Celtes étaient couramment taxés de « pélagianisme » (hérésie inventée de toutes pièces). Les missionnaires hispaniques brûlaient les manuscrits amérindiens, et à l’Ile de Pâques ils brûlaient les tablettes rongo-rongo. Aujourd-hui les Témoins de Jéhovah épurent les logis de leurs adeptes des objets « idolâtres » et n’hésitent pas à briser des porcelaines de Chine. Rien d’invraisemblable, donc, dans un tel désastre planifié. Mais comment se fait-il qu’aucun témoignage d’époque ne le relate (?) Il semble en fait que non seulement tout le patrimoine culturel fut anéanti, mais que les témoins du désastre, ceux qui avaient en mémoire l’image de la richesse perdue, aient été frappés d’interdit. Ils n’eurent que le droit de se taire, privés de livres, de plumes, d’encres et de parchemins.

On peut aussi se demander aujourd’hui comment il est possible que les nombreux érudits qui se sont consacrés à l’hagiographie bretonne ne se sont pas inquiétés du manque total de documents bretons antieurs à 818. Il est notoire que les Scots, les moines celtes d’Irlande, étaient les meilleurs dépositaires de la latinité classique. Or c’était des Bretons que les Scots avaient reçu cette culture classique, et la renommée de Llanilltud Vawr, le monastère d’Iltud en Galles du Sud, impose ce centre comme une sources capitales de cette érudition. C’est bien « chez Iltud » que les grands moines bretons allaient puiser leurs savoirs religieux et séculiers. La chrétienté bretonne armoricaine était de la même étoffe que la chrétienté ibernienne. Et il nous faudrait admettre que les moines bretons n’auraient rien lu, rien écrit, rien enluminé, alors que l’on sait qu’ils étaient en relations suivies avec la verte Erin (?) Du fait de quelle inhibition la question n’a-t-elle pas été posée ? Quelles majestés a-t-on craint de léser ?

Les initiés observeront qu’au Pays de Galles la situation évolua dans le même sens, les mêmes causes aboutissant aux mêmes effets, nous aurons l’occasion de le montrer. Il faudra bien parvenir à écrire l’histoire authentique des Bretons, des deux côtés de la Manche.

Les faits sont là : 818 a été dans l’histoire des Bretons une année cruciale, une année fatale. Ce fut l’annihilation de la création culturelle développée du début du Vème siècle jusqu’à l’orée du IXème siècle. Ce fut la fin de la chrétienté celtique en Armorique. Ce fut l’entrée de la Bretagne dans l’orbite romano-franque qui allait apporter à Nominoé le problème des évêques d’allégeance étrangère et à ses successeurs la vaine revendication d’un archevêché indépendant de Tours et donc des Francs. Spirituellement ce fut l’introduction de l’augustinisme, de la misogynie ecclésiale, du culte de la douleur et de la culture de la terreur. Et cependant, douze siècles plus tard il y a toujours une Bretagne, il y a toujours de nouveaux Morvans qui ne plient pas le genou…

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