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Kenavo René Vautier

D 18 décembre 2015     H 11:39     A Loeiz     C 0 messages


René s’est éteint à 86 ans au terme d’une longue maladie contre laquelle il a lutté pendant des années avec son courage habituel. C’est une grande tristesse pour toute la Bretagne et bien au delà.

Né à Camaret en 1928, il séjourne d’abord au Guilvinec où son père était ouvrier dans une conserverie puis à Quimper où sa mère enseignait à Pennanguer. Ceci à un moment où la culture et la langue bretonne étaient encore en pleine vitalité. En 1943, élève au lycée La Tour d’Auvergne, il rejoint les Éclaireurs de France. Au cours des sorties de son équipe il note les positions des fortifications allemandes qu’il transmet aux Résistants quimperois jusqu’au jour de la découverte d’un entrepôt militaire ennemi où les scouts se faufilent grâce à leur petite taille et mettent la main sur un stock de grenades… Cela leur vaudra la Croix de Guerre à 16 ans. Les Éclaireurs participent également à des combats contre la Wehrmacht en retraite et le jeune René assiste à l’agonie d’un soldat allemand sensiblement du même âge que lui. Il en est bouleversé et se jure de ne plus jamais toucher à une arme.

En 1946, après le Bac, il entre à l’IDHEC à Paris, il y reçoit une formation de cinéaste. Sa voie est trouvée. La seule arme qu’il aura désormais au cours de sa vie aventureuse sera sa chère caméra. Dès 1949 il part filmer l’Afrique Noire française et au lieu d’en faire l’éloge rituel à la gloire de la France coloniale de l’époque, il en ramène un film-choc « Afrique 50 » décrivant la condition de vie des colonisés africains avec le travail forcé et la brutalité du racisme colonial. Son film est interdit durant 40 ans, il est inculpé et fera de la prison. Il adhère à ce moment au PCF, seul parti militant pour l’indépendance des colonies de l’Empire français. Il y découvre la lutte organisée aux côtés de camarades et prend part aux grèves de Brest en 1950 où un militant est tué. Il produit « Un homme est mort ».

En 1954 éclate l’insurrection algérienne et René Vautier se porte volontaire pour soutenir la cause des colonisés en produisant un film vite interdit en France « Une Nation, l’Algérie ». La direction du mouvement rebelle lui propose alors de rejoindre les combattants, les Djounouds, qui affrontent les troupes françaises. Il accepte en spécifiant clairement que dans ces combats sa seule arme sera sa caméra. Il produit alors « Algérie en flammes » en 1958. En permanence il passe d’un côté à l’autre de la frontière algéro-tunisienne. C’était très dangereux car les troupes françaises ne pouvaient distinguer dans le feu des combats s’il portait une caméra ou un pistolet-mitrailleur. Il est grièvement blessé au cours d’un accrochage sur la frontière, une rafale pulvérise sa chère caméra « Paillard » alors qu’il filmait l’engagement entre deux troupes ennemies… Il est envoyé en Allemagne de l’Est pour y être opéré et après une longue convalescence il revient en Tunisie. Et continue… Il gardera quelques débris de cette camera dans la tête. En Tunisie même il tourne deux courts métrages qui lui font connaître une ravissante lycéenne de 17 ans, d’origine italienne, elle deviendra plus tard l’actrice Claudia Cardinale.

Après l’indépendance de l’Algérie il reste quelque temps dans ce pays qu’il a si bien servi. Mais il refuse la nationalité algérienne. Car disait-il être Breton et Français n’est pas toujours facile à gérer, alors être Algérien en plus… Il crée le Centre National de Cinématographie Algérien qu’il dirige de 1962 à 1965. Ce sera une pépinière de cinéastes algériens.

René Vautier quitte bientôt l’Algérie et revient en Bretagne où les évènements semblent se précipiter durant les années 1960-1970, celles que certains militants bretons ont appelé « Les années de braises ». Successivement se développent des luttes paysannes bretonnes sur une très large échelle avec des leaders charismatiques comme Gourvennec, tandis qu’une nouvelle génération de chanteurs et poètes bretons, avec Glenmor, Servat, Xavier Grall, entonnent des hymnes aux libertés bretonnes à reconstruire. Le FLB apparaît. La classe ouvrière à Saint-Nazaire, aux Forges d’Hennebont et à Saint-Brieuc (les grèves dures du Joint Français), est présente dans tous les combats où René est un témoin passionné, caméra au poing. Au paroxysme des révoltes bretonnes arrive alors la résistance de Plogoff au nucléaire tandis que le naufrage de l’Amoco Cadiz et la Marée Noire ajoutent à la tension partagée par de nombreux Bretons et Bretonnes. Oui la Bretagne change et René Vautier en est. Il crée alors l’UPCB avec Félix et Nicole Le Garrec de Ploneour-Lanvern. Le nouveau défi que René lance à l’establishment est celui de produire des films de longs métrage hors de Paris. Il se situe dans la ligne de Chris Marker et de la coopérative Medvedkine. Et c’est l’inoubliable « Plogoff, des pierres contre des fusils ». Mais l’Algérie est toujours au cœur de son engagement de cinéaste-combattant comme on commence à le nommer. Il atteint la renommée internationale avec le long métrage « Avoir 20 ans dans les Aurès » en 1972 primé à plusieurs reprises. Ce film est interdit ainsi que « La Folle de Toujane » où le chanteur breton engagé Gilles Servat joue le rôle central.

En 1973 René fait une grève de la faim de 31 jours contre la censure cinématographique en France car on veut encore interdire un film contestataire sur la guerre d’Algérie « Octobre à Paris » de Jacques Panijel où l’on voit les atrocités et les meurtres dont furent victimes les Algériens manifestant pour leur indépendance à Paris le 17 Octobre 1961. Maintenant devenu une célébrité du cinéma international il gagne contre cette censure qui lui a interdit la plupart de ses films tout au long de sa carrière.

Il s’installe désormais en Bretagne, à Cancale avec Soizig sa femme. Il installe chez lui un véritable atelier/laboratoire de cinéma d’où il produit « Transmission d’expérience ouvrière » puis « Quand tu disais Valery », « Quand les femmes prennent la colère », « Marée noire, colère rouge ». On ne peut citer ici tous ses films, au nombre de 80…

J’ai eu la chance de pouvoir le rencontrer à Cancale et d’échanger avec lui sur l’Algérie ou l’on m’envoya faire la guerre à vingt ans mais aussi sur la Bretagne car il se sentait proche des idées autonomistes bretonnes. C’était chaque fois une joie profonde de converser librement avec lui, c’était un esprit ouvert et d’un immense générosité. En 2004 il témoigna en faveur des membres de l’ARB au procès de la cruelle l’affaire de Quévert. Mais hélas l’UPCB avait dû arrêter ses travaux par manque de financement. Le cinéaste algérien Ahcène Osmani rend hommage au « petit Breton à la caméra rouge » en produisant un film sur sa vie de cinéaste-miltant « L’homme de paix », il obtient le Prix de la Tolérance de l’UNESCO en 1990.

En 1998 René Vautier publie un livre « Camera citoyenne » où il décrit son parcours de cinéaste-combattant non-violent qu’il illustre d’une formule d’une clarté impérissable « Je filme ce que je vois, ce que je sais, ce qui est vrai ». En 1999 il lègue la plus grande partie de ses films à la Cinémathèque de Bretagne. L’année suivante il reçoit le Collier de l’Hermine qui honore nos compatriotes ayant servi la culture bretonne. A cette occasion il me disait qu’il avait lutté toute sa vie contre le nazisme, le colonialisme et enfin contre le centralisme. Sans jamais céder sur rien et sans haine. Voilà une vie de courage et de lucidité politique exceptionnelle, un modèle pour les jeunes générations.

Adieu Camarade.
Ra vezo dit, Douar ar Vro.

Loeiz Le Bec

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