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Architecture dépersonnalisée

D 1er février 2012     H 11:10     A     C 0 messages


Tout voyageur ou estranger de passage dans notre merveilleux pays est tout autant charmé, outre la beauté de nos paysages, par l’architecture caractéristique à la Bretagne. Façonné par le savoir faire ancien de nos artisans, le moindre hameau breton exhibe fièrement au moins une construction remarquable, faite de pierre travaillée, voire ciselée, et de bois ouvragé. Dès que les sociétés humaines d’occident, en particulier les Celtes christianisés que nous sommes, ont pu maîtriser les techniques de levage et de construction alliant lois de la physique et volonté d’embellissement, la Bretagne autrefois armoricaine s’est très vite distinguée, pétrifiant pour des millénaires un style très caractéristique. Dès le sixième siècle les premiers centres spirituels entièrement en pierre apparaissent puis les forteresses, l’Histoire les remaniant au gré de ses aléas. Au fil du temps, même les bourgades les plus modestes ou isolées ont vu fleurir des bâtisses pour tous les usages, chacune maçonnée dans un soucis d’esthétique. Car le culte du beau, héritage de notre culture celte, étant dans tous les esprits y compris chez les plus modestes. Les périodes fastes, plus nombreuses chez nous que dans le royaume de France, ont permis la valorisation du patrimoine breton, les ducs favorisant les arts. Les conflits étant moindres au XVe siècle, les budgets prudemment réservés à l’armement servaient finalement à l’amélioration des voiries, des zones portuaires et voies navigables ou au renforcement de certaines places fortes et des édifices religieux, la fiscalité dépendant uniquement de l’État breton. Le style breton évoluera encore dans son propre particularisme jusqu’au XVIIIe siècle, au moment de la Révolution. La centralisation accrue disposant ses fonctionnaires formatés dans toutes les provinces encourage l’érection de nouveaux bâtiments administratifs, des barres, et la normalisation des plans urbains. Napoléon tentera même, dans sa virulente politique anti-bretonne, de redessiner les grandes agglomérations selon un système d’uniformisation dont Pontivy garde aujourd’hui des séquelles. Il sera aussi à l’origine du creusement du canal de Nantes à Brest à des fin géostratégiques plutôt que commerciales. Le style haussmannien gagnera Nantes et Rennes comme partout en France mais les campagnes n’évoluerons pas en terme d’architecture, conservant une allure traditionnelle. Plus rien ne changera avant l’ère industrielle pendant laquelle fleuriront des usines de briques aux longues cheminées, les mêmes en Bretagne qu’ailleurs.
Les deux conflits mondiaux auront assez peu de conséquences dans l’intérieur de la Bretagne sur le plan strictement architectural, les zones portuaires et ferroviaires étant des cibles privilégiées par les agressions militaires. Si St Malo est reconstruite à l’identique, Lorient ne gardera rien, en tout cas pour la ville elle-même, de ses anciens comptoirs aux épices. De même pour Brest. Puis c’est un épisode de reconstruction euphorique favorisant les embauches massives, ce qui encourage la consommation donc la croissance. L’art breton renaît par l’audace des Seiz Breur et influe sur nombre de constructions contemporaines. La démographie s’accroît considérablement au point que l’urgence de disposer de logement oblige des délais de livraison extrêmement courts, au détriment de l’esthétique. Le développement économique qui en découle incite le CELIB à réorganiser le réseau routier breton en dessinant de nouvelles voies rapides toujours gratuites en Bretagne. A l’aube des 70’s un effort en terme d’identité visuelle devient le leitmotiv de nombreux lotisseurs et architectes qui créeront un style néo-breton égayant aujourd’hui nos riantes bourgades par leurs augustes pavillons blancs dont les pignons surmontés de rampants sont terminés par une cheminée. Pas de doute les linteaux de granit breton soulignent chaque ouverture, les enduits éclatants inondant les pierres d’angle. Un genre moderne propre à la Bretagne. La fin des Trente Glorieuses facilite également l’entretien, si ce n’est la remise en état, de bâtisses traditionnelles anciennes. Nos cousins de Grande-Bretagne, ayant un goût prononcé pour les vieilles pierres et installés chez nous, sauverons bien des moulins éboulés, fermes et manoirs envahis de lierre ou chaumières étouffées de ronciers. Mais les sites protégés étant quasi inexistants, les lois de protection des littoraux absentes, des promoteurs assoiffés de lucre bétonnent nos côtes de constructions plus ou moins délirantes, bien loin de conserver un aspect, à défaut d’être discret, typiquement breton : la rentabilité étant de mise en flattant l’égo de nouveaux « propriétaires à la mer ». Les crises pétrolières ralentiront un peu la croissance dans toute l’Europe, il faudra attendre les 90’s pour assister au fort développement de nouvelles zones d’activités relayées par des réseaux routiers entièrement redessinés par toute la Bretagne. Rien ne ressemble plus à une ZAC de Lannion qu’une ZAC à St Nazaire. Mais ça fait travailler tout le monde. Au moment où le siècle s’achève, les nouvelles technologies relancent la croissance et la consommation, avec une belle courbe de natalité. L’entrée dans le nouveau millénaire prolifère alors de lotissements rationalisés par tout l’Hexagone sans distinction stylistique particulière, aux tuiles ou ardoises près. Ces miriades de pavillons aux allures de salles des fête ou autres maisons médicales, certes très fonctionnelles et performantes sur le plan énergétique, ne tiennent plus compte des particularismes régionaux ou si peu. D’aucun ne reconnaîtra au premier coup d’oeil s’il est en Bretagne ou ailleurs. Car rien ne ressemble plus à un tout nouveau quartier de Questembert qu’un tout nouveau quartier à Banalec, Lesneven ou La Guerche. Plus de pierre du pays, trop cher. Plus de larges espaces verts, le terrain constructible vaut de l’or en barres, surtout dans les franges côtières. Pas de coyaux sur les toitures, trop long à réaliser. Pas de pen-ty, on est plus au moyen-âge. Il faut vendre vite et beaucoup de pavillons que les acheteurs exigent construits du jour pour le lendemain. Il n’y a plus de volonté décorative, le charme n’émane pas. Un pan coupé ici, un fronton triangulaire au dessus de la porte pour faire grec, une fenêtre ronde dans un mur carré pour toute originalité. Une hypocrite diversité dans une uniformisation qui n’est pas sans rappeler celle de la langue. On l’aura compris la beauté des matériaux et le goût du merveilleux ne s’adressent qu’à l’élite. Est-ce une raison pour laisser faire un certain laxisme environnemental ? Puisqu’on sait créer le besoin pour écouler nombre de futilités, pourquoi n’arriverions-nous pas à donner un peu de lustre à ces insipides résidences ? Pourquoi ne voudrions nous pas valoriser ces patrimoines ? Education des générations futures, à l’opposé de l’oisiveté ou du désœuvrement ambiant, pour prendre conscience de la richesse dont les hommes sont parfois capables, transmission du savoir, provoquer l’intérêt pour les choses harmonieuses. Si un groupe humain est attaché à la valeur de sa culture et sensible au beau, il les préservera, en fera la promotion autant qu’il laissera libre cours à sa créativité, dans la continuité de la tradition. Encore faut-il qu’il en soit instruit. Dans l’hypothèse inverse, on entrevoit déjà les effets névrotiques. Signe des temps !

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