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Anjela Duval

D 1er novembre 2013     H 12:13     A     C 0 messages


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« C’est une âme, et sans le vouloir ou sans le savoir, elle s’oppose à nos cultures qui sont le plus souvent des lanternes de voyageurs ; chacun devrait comprendre qu’il vit encore quotidiennement cette civilisation différente, si différente de celle qui nous fut imposée par ces Romains, dignes ancêtres des technocrates oligarques d’une organisation arriviste ! »

« Le Celte est enclin au mystère, il ne croit pas que l’on meure définitivement. Un mort n’est pas mort. Il a changé de forme et de façon d’être. Mais il vit quand même. Nos morts ne meurent jamais. Ils sont toujours là, dans un monde proche mais invisible, que l’on perçoit. »

« Le paysan voit rarement le bout de sa peine et de ses champs. Mais il en a la mesure et sait qu’il participe à l’enfantement des choses. C’est en ce sens qu’il est le plus juste créateur. »

Le ciel roule ses noirs nuages orageux venus du sud, par delà Menez Bre et les sombres massifs boisés de Cornouaille. Le canton de Plouaret grelotte sous la pluie battante qui ravine la cour pentue, boueuse et détrempée. Quelques poules persistent le long du muret de pierre bordant la route en contre bas, grattent imperturbablement autour du fumier fraîchement sorti de l’étable opposée à la maison. Le soir bouché d’humidité enveloppe bientôt Traõn-an-Dour. La porte vivement refermée dans un bruit de verre fêlé fait place au bruissement de l’averse dans les haies d’émousses et au gargouillis des rigoles venues des collines. L’imposante souche de cheminée, brune et ruisselante, souffle bientôt un épais écheveau bleu qui se perd dans les embruns.

Anjela revient de la soue à cochons après une après-midi passée dans park-al-leud. Jean Le Corvec, ami et voisin de toujours, est venu arracher les betteraves à la force de son antique mais efficace et rutilant Pony. La récolte va profiter un peu de la pluie pour ressuyer à même le sol.

La fouée crépite enfin dans l’âtre et illumine toute la pièce enfumée. Anjela essuie ses lunettes d’un revers de tablier, crache dans le feu et débarrasse avec la manche de sa blouse un coin de table. Elle allume la seule ampoule de la maison, pendue au milieu de la pièce et reprend l’écriture d’un poème commencé la veille au soir.

Labour an deiz bremãn peurgloz,
Deut an euredon o c’hortoz.
Goude trevell ken danvezel,
Pegen dous eus eur spederel.

Er sioulder on bezet amañ.
En-dro din nep trouz me glevan.
Netra’met trouz ar momeder,
Kontañ takadennoù amzer.

Eur ar bedenn, eur ar studi.
Eur an hunvre, ar faltazi.
Eur doueel, leun a zudi.

Nag al levenez en eur-mañ !
Un dra ‘fell ken d’ he barrleuniañ :
An oaled ar skrilh o kanaén !

Le labeur du jour achevé,
Voici venue l’heure attendue
Après tâche si matérielle,
Qu’elle est douce l’heure spirituelle.

Submergée de silence,
Aucun bruit ne me parvient.
Aucun, si ce n’est le tic-tac du balancier
Comptant le temps goutte-à-goutte.

Heure de prière, heure de l’étude,
Heure du rêve, de l’imaginaire,
Heure divine, pleine de charme.

Que d’allégresse en cette heure !
Pour qu’elle déborde, une seule chose :
Au foyer, le chant d’un grillon !

La pluie et le vent redoublent en virant à l’ouest, ils annoncent une nuit agitée et font battre quelques tôles du hangar à charrettes. Anjela jette deux souches dans la cheminée, flatte son chien « Foussou » puis tisonne la cuisinière à bois au tuyau de laquelle sèchent des collants. Elle ajoute une brassée de petites bûches et donne du tirage par la virole, pose un fait-tout à réchauffer sur la fonte parfaitement polie à la paille de fer, et se remet à l’ouvrage.

« Foussou » couine à la porte et jappe au bruit qui se répand dans la cour. Anjela aperçoit deux phares jaunes qui s’arrêtent devant la fenêtre perlée de bruine. Elle reconnaît l’ID en livrée capucine de Charlez Ar Gall qui se précipite sous le linteau de granit, espérant ne pas trop patienter sous la tempête qui ne mollit pas. Mais la dame en sarreau noir de Traoñ-an-Dour, prévoyante, avait bien vite ouvert. Charlez lui présente un de ses amis, Roger Laouenan. Anjela, après avoir longuement dévisagé par-dessus ses lunettes d’écaille le nouveau venu, de ce fait un peu impressionné, fait asseoir ses hôtes et sort trois verres en duralex qu’elle glisse adroitement sur la toile cirée. La poétesse attrape une bouteille de gwin ru du buffet en châtaigner noir et gagne le cellier. Elle revient quelques minutes silencieuses plus tard, après avoir tiré un peu de cidre du verger et consent enfin quelques paroles de bienvenue, en breton cela va sans dire. Le climat s’égaye très vite au fil des verres avalés doucement sans jamais rechercher l’ivresse. La conversation se passionne autour des revues dissertées le long de la soirée : Kan an Douar, Al Liamm, Hor Yezh, Feiz ha Breizh, Bleun Brug, Barr Eol, Ar Bed Keltieg… pour lesquelles Anjela livre régulièrement récits, poèmes ou contes. Certains ont d’ailleurs été mis en musique et chantés sur les scènes Beil ha Degoù.

Charlez enregistre les sages paroles d’Anjela pour les diffuser à la radio, toujours en breton :
« La Terre enseigne à l’homme qui la sert les vœux secrets de la vie et le paysan qui la féconde apprend à mesurer le temps donné et repris, à jumeler fatigue et repos, toujours accouplé, ne cherchant que les jouissances partagées. Quand un être célèbre ainsi ses noces avec la Terre, il parvient au mûrissement de l’âme, riche du suc puisé à longues racines, réglé à tout jamais au rythme des saisons. »

La science d’Anjela est faite d’une union totale avec la nature ; la terre rend ce qu’on lui donne. Elle écrit avec ses ancêtres, autrefois avec son cheval, avec ses chiens, avec le poids du monde souterrain dont elle entend la musique. Cette femme, ciselée par le travail de la ferme cache une très grande sensibilité, insoupçonnée au premier contact, mais bien vite perceptible une fois l’amitié établie.

« Vie simple, vie claire des temps heureux et qui n’a pas besoin d’être racontée, si l’homme n’avait perdu justement le sens du bonheur simple. »

La tempête fait mugir la campagne fondue dans l’obscurité autour de Traoñ-an-Dour, faisant vaciller la lampe du plafond de la pièce jaunie par le temps. Anjela partage son fricot, potée de porc aux légumes du jardin, agrémenté ensuite d’un sublime kouing-amañ offert par les deux collecteurs de mémoire qui évoquent la politique agricole de ces derniers temps. Adossée au fourneau, les bras croisés, Anjela écoute. Elle aime la parole des gens honnêtes.

« Les cultivateurs sont condamnés à investir ; s’ils calculaient tous leurs frais, ils n’oseraient plus travailler. Aujourd’hui on tient une ferme le stylo à la main. Lorsqu’ils commenceront à calculer, ils constateront qu’ils travaillent à perte et se révolteront. »

Elle supporte difficilement les snobs et les êtres bornés. Selon Anjela, on veut l’éradication du petit, paysan, cultivateur ou artisan. La décision de vider le milieu rural a été prise en haut lieu.

« Un jour j’ai mis à la porte une grande dame qui affirmait la trop grande présence de cultivateurs en Bretagne. Ils devaient céder la place aux citadins ayant besoin de respirer l’air pur des campagnes. Je suis sortie de mes gonds, n’acceptant pas que l’on calomnie mon pays, ma langue et mon métier. »

La nuit qui s’allonge devient propice à la spiritualité, la lune presque pleine apparaissant furtivement dans les rares déchirures des éléments tourmentés.

« Les Celtes que nous sommes ont toujours cru à l’immortalité de l’âme, conférer à l’homme une dimension éternelle n’est pas le diminuer mais, bien au contraire, l’élever. Cette conception rapproche l’Humanité des Dieux. »

Anjela, fontaine de savoir et de raison, ne manque jamais la messe du dimanche à Vieux-Marché avec toujours à l’esprit sagesse et discernement.

« Il est cependant une critique que je n’hésite pas à formuler dans mon entourage et que j’adresse directement à l’Eglise Catholique de Bretagne : elle est lourdement responsable de la décadence de notre langue qu’elle a pratiquement chassé des offices. »

Tard dans la soirée, Charlez et Roger peinent à prendre congé de leur hôte, le cœur ému et la tête en ébullition. Ils reviendront la semaine suivante, comme d’habitude, pour continuer la longue quête de la mémoire bretonne, chantée comme les bardes par Anjela. Fille de l’Emsav, écrivain reconnu en Bretagne et au-delà, elle travaille auprès de jeunes lettrés bretonnants à la reconquête de notre identité.

Quelques années plus tard, elle fait l’objet d’un reportage télévisé organisé par André Voisin. Charlez Ar Gall avait préalablement consulté Anjela, lui demandant de répandre la matière de Bretagne.

Deux fourgons de matériel d’enregistrement ont envahi la cour de terre rabotée, vomissants de câbles et d’appareils lumineux.

Comme toujours, Anjela captive son auditoire, oubliant peu à peu caméras et éclairages violents.

Traoñ-an-Dour au milieu des projecteurs parisiens ! Sachez qu’ici, haut lieu de la culture bretonne, on se doit de parler breton. Car l’idiome britto-celte et sa défense font partie intégrante du personnage d’Anjela. En quarante minutes elle sème des paroles apaisantes, lourdes de sagesse, de bon sens, d’éternelle vérité.
« La manne tombe sur un monde troublé, désorienté, malade. Acteurs et auditeurs faces à leur réflexion, juges de leur dérive, loin du phare qui luit dans la tempête. Le phénomène n’est pas tant la paysanne intellectuelle mais ce monde qui largue ses amarres » dit André Voisin. La poétesse stupéfie les derniers téléspectateurs goguenards. Cette petite bonne femme toute en noir brûle de lucidité et peint le portrait d’une société en perdition, emportant dans son tourbillon les peuples encore épargnés par toutes les corruptions.

Ar marc’heg braz
E borpant glaz
A red ar bed
War e warc’hed
D’ar pevar lamm, a-dreuz, a-hed.
Dre lann ha roz
Dre goad ha kloz
Toull e chakod
‘N ar vont a fot
Skoedoù aour war al lann melen,
Skoedoù arc’hant war ar spern-gwenn.

Le grand chevalier
Au pourpoint bleu
Bat la campagne
Sur son coursier,
Sautillant en tous les sens
Par landes et vallées,
Bois et vergers,
La poche percée,
Cavalant il sème
Ecus d’or sur l’ajonc pauvre,
Ecus d’argent sur l’épine blanche.

« Je suis peut-être le seul écrivain paysan après Loeiz Herrieu. La défense de notre langue est devenue le but de ma vie ; mais j’avais passé cinquante cinq ans quand je me suis mise à l’approfondir et à l’écrire. Cela a polarisé en quelque sorte l’affection que je portais à mes parents. »

L’émission télévisée se poursuit entre récits et poèmes, parfois en voix off. Elle raconte la richesse de la terre, les vertus de la nature violée, la valeur du travail confisquée, la noblesse du peuple et sa langue écrouées.

« Vouloir appliquer la prolétarisation générale va à l’encontre de la promotion sociale. Lorsqu’on travaille pour soi, on ne lésine ni sur son temps ni sur sa peine. Le secteur nationalisé est déficitaire ? Le secteur libre comble les trous. Remettre les terres à l’Etat serait un vol à grande échelle ; combien de générations ont peiné pour la rendre fertile ? »

André Voisin évoque la ferveur religieuse, caractéristique en Bretagne. Les petits yeux gris d’Anjela se mettent à pétiller :
« Celui qui ne croit en aucune divinité croit en n’importe quoi, tant il est évident que l’humain ressent l’indicible et sourd besoin de croire en quelque chose ».

Elle relate le détournement des sciences primordiales par une religion quelque fois perverse mais fustige l’aveuglement de l’athéisme réglementaire :
« O incrédules crédules ! Ces savants qui nient par réflexes apeurés nos croyances pour accorder crédit aux prophéties et prédictions des devins de pacotille ! »

L’interview se termine, riche de philosophie et de solennité, les protagonistes et téléspectateurs plus bouleversés les uns que les autres.

E blevan arem aour
An halegenn,
Blevad hir, blevad dir,
Lufret a frim.
Rozennoù espar,
Rozennoù du
O daredoù aour
Dornadoù plu :
Mouilc’hi houpet,
Marnaoniet,
O spiañ al leurenn
Gant o selloù jed
E spi ar c’hreunenn.

Dans la chevelure bronze doré
Du saule,
Longue chevelure, chevelure d’acier,
Brillante de gel,
D’étranges roses,
Roses noires
Aux dards dorés
Poignées de plumes :
Des merles huppés,
Affamés,
Epiant l’aire
D’un œil de jais
Dans l’espoir d’une graine.

Traoñ-an-Dour retourne à la solitude et à la force de ses mystères. Mais ce répit est de courte durée. L’émission « Les conteurs » a retourné le cœur des Bretons et ennoyé d’émotion bien des foyers français. Comme un réveil qui allait transmuter la société.

Anjela croule bientôt sous les courriers d’admirateurs et reçoit la visite de journalistes venus de tout l’Hexagone ; la télévision belge fait également un reportage et la presse à grand tirage noirci avec succès des pages entières sur cette paysanne, ambassadrice de la Bretagne armoricaine. Dès les beaux jours, elle aperçoit de nombreux promeneurs curieux, venus de fort loin, errer autour de la ferme, parfois trop nombreux, souvent sans gêne. Elle doit filtrer les visiteurs en consentant quelques rendez-vous. Anjela n’aurait pas fait de télé si elle avait su recevoir autant de public. Un groupe de beatniks, tassé dans une 4L fourgonnette multicolore, charmé par les meules de foin odorantes entassées sur poullankoù-bihan, désertèrent peu à peu les lieux à l’invitation de la fermière pour l’aider dans ses fenaisons ! Après une heure de fourchées, Anjela et ses fidèles voisins paysans avaient recouvré la tranquillité…

« J’ai pensé peindre une belle pancarte pour la planter tout à l’entrée du chemin d’accès à la ferme. »

« Avec ce texte : maladie contagieuse, autonomie virulente, visite déconseillée ! » ajoute-t-elle en ricanant. Sa générosité l’en a empêché.

Des années d’écriture, de pensées et de militantisme culturel s’ajoutèrent encore, entre diverses publications de ses œuvres. Biens des acteurs de la société bretonne jalonnèrent souvent le crépuscule de notre cultivatrice poétesse.

Née à Traoñ-an-Dour quelques jours après l’équinoxe de printemps, le 3 avril 1905 de Marie-Françoise Ollivier et de Yves-Marie Duval, cultivateurs modestes, Marie-Angèle Duval devient aussitôt Anjela, seul le Breton étant parlé à la maison. Mamm souhaite cependant l’usage du Français, plus valorisant selon elle, ce qui n’est pas du goût de Tad qui n’acceptera jamais la déchéance programmée de la Bretagne, la récente séparation des pouvoirs de l’Eglise et de l’Etat n’étant qu’un prétexte selon lui. Après quelques années de scolarité, Anjela rejoint très tôt les travaux des champs et devient vite efficace. Déçue par les garçons qui n’ont d’autre ambition que de toujours s’emplir d’alcool, elle choisi de s’unir corps et âme avec la nature pour ne plus jamais la quitter. Elle exploite la ferme mieux que ses parents qu’elle remplace et recueille leur dernier souffle après de longues années de soin dans leur vieillesse. Pour compenser l’absence physique de ses parents, Anjela Duval se met à transcrire toutes ses connaissances orales. Elle aligne près de deux cent proverbes cités surtout par sa mère. Poèmes, Gwerzioù et récits s’épanchent en de nombreux cahiers, chaque jours après le labeur. Depuis toujours femme d’esprit et rigoureuse autodidacte, Anjela gagne en notoriété dans la pays de Plouaret. Sa correspondance avec les intellectuels bretons et la presse locale en fait un personnage de référence dans toute la Bretagne et bientôt au-delà, bien que la célébrité la répugne.

Anjela Duval quitte le monde des hommes au début des mois noirs, le 7 novembre 1981à Lannion. Trouvez donc sa tombe pour vous y asseoir. Lisez à haute voix quelques uns de ses textes ou contes. Oubliez donc votre voiture le long de la route du Vieux-Marché à Trégrom et flânez jusqu’à Traoñ-an-Dour, à pied et discrètement. La maison existe toujours, rénovée et fleurie. Selon la force de votre sensibilité, vous serrez surpris par un soudain rayon de soleil dans un ciel menaçant ou le bruissement d’un seul buisson parmi d’autres endormis. L’anaoñ d’Anjela y rôde, infatigable.

« Les morts ne meurent jamais. Ils sont toujours là, dans un monde proche mais invisible, que l’on perçoit. »

R. B.

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