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1488 Al Lannoù Ruz

D 12 août 2014     H 18:27     A Ronan     C 0 messages


 • LES AJONCS ROUGES / AL LANNOU RUZ

Un malheur ne venant jamais seul, le duché n’est pas préparé aux frictions militaires latentes. Plusieurs décennies de paix ont relâché les efforts de maintien des outils de combats. Les défenses frontalières sont pour beaucoup mal entretenues, peu armées et sans véritable préparation à un éventuel conflit. Les Marches de Bretagne sont mal protégées et les chefs d’armée font défaut. Les tentatives de coalition avec l’Angleterre ou l’Espagne ayant échoué, le duché se trouve affaibli et isolé face à l’offensive française.

A la fin mai de 1487, Anne de France-Beaujeu expédie trois corps d’armée vers le sud de la Bretagne avec à leur tête Jehan de Tiercent, Guillaume de Beauregard et Jacques Lemoine. Les 5000 soldats initialement promis à Châteaubriant sont devenus 16.000 guerriers qui détruisent tout sur leur passage.

Les troupes royales font irruption simultanément à Ancenis et Châteaubriant, à La Guerche et à Redon. Semant la panique dans les populations, les cohortes françaises pillent et occupent Ploërmel le 1er juin. François II réunit 16.000 hommes et 3000 cavaliers à Malestroit (aujourd’hui dans les landes de la Daufresne et le faubourg St-Julien). Vannes résiste jusqu’au 5. François II ne parvient pas à contenir le soulèvement et se replie à Nantes. Dix jours plus tard, à la mi-juin, trois corps de troupes françaises conduites par Alban de Saint André, le comte de Montpensier et Louis de la Trémoille, soit 10.000 hommes, convergent et investissent la ville de Nantes. Elles installent leurs batteries sur le flanc est, du côté du cour St Pierre, occupant de même les îles de la rive sud de la Loire. Tandis que Dunois appelle au secours le comte d’Albret, que Maximilien d’Autriche dépêche un corps de Flamands à St Malo, place forte stratégique mais vulnérable, des francs-archers venus de Guingamp se précipitent à Nantes. Pendant que des groupes de marins guérandais et du Croisic harcèlent et mettent en fuite les assiégeants de l’île de la Magdeleine, Michel Marion et ses 150 compagnons arrivent de Quimper sur un de ses navires. L’expédition mouille devant la ville et mène inlassablement la guérilla aux brigades royales. Les troupes bretonnes alliées aux groupuscules populaires et aux mercenaires anglais, allemands et hollandais parviennent à débloquer la situation. Nantes est libérée le 6 août 1487 après deux mois de siège.
Le jeune Charles VIII se réfugie à Clisson chez d’Avaugour puis à Châteaubriant et Vitré. Montpensier ose encore une dernière provocation en septembre et met à sac St Aubin du Cormier et Dol. Mais les paysans armés et les Flamands de Maximilien les repoussent.
Devant les graves dévastations dont ils sont témoins, Rieux et Françoise de Dinan comprennent qu’ils ont été bernés par la Beaujeu et son protégé Charles VIII qui violent le Traité de Châteaubriant. La royauté devait laisser la Bretagne en paix en échange des seigneurs français noyautant le conseil ducal ; il n’en fut rien. Rieux redevient breton, réorganise l’armée et contre-
attaque dès le 25 février 1488. Il reprend Vannes le 3 mars et renforce les défenses bretonnes dont Châteaubriant qui reçoit 1200 soldats pilotés par Gilles de Condest et Odet d’Aydie.

Dirigés depuis le château du Verger à Seiche-sur-le-Loir, propriété en construction de Pierre de Rohan, de nombreux et puissants corps militaires stationnent à Pouancé en attendant les directives du futur roi et de la régente. Composées de 15000 soldats dont 6000 suisses et napolitains les forces royales sont encore et pour partie conduites par l’ambitieux Louis de la Trémoille, soutenues par une artillerie fort pourvue. En Bretagne François II réunit péniblement 12000 hommes dont 4000 Espagnols, 800 Allemands, 700 Gascons, 500 archers anglais et Ecossais et 6.000 fantassins bretons. Comptent parmi eux Louis Valois-d’Orléans (futur Louis XII) et le jeune comte de Léon François de Rohan, 19 ans, dont le père est vendu aux Français. Ils sont commandés par le fidèle sire d’Albret, pas rancunier car il avait été éconduit par la jeune duchesse Anne au moment des projets de succession de François II, et dont nous savons qu’il est aussi et d’abord comte de Foix.

La nouvelle armée royale remet le siège à Châteaubriant dès le 15 avril sur la façade est et pilonne deux jours durant les murailles de la ville. Les assiégés tentent une sortie qui échoue et demandent un renfort qui ne vient pas. Condest parvient à repousser les agresseurs qui essaient d’entrer dans la place par la brèche qu’ils ont ouverte. Après huit jours de combat les assiégés capitulent sans condition, biens et bagues sauves, le 23 avril 1488 et livrent leurs otages dont Jehan de Laval. Françoise de Dinan envoie le 27 ses « remerciements émus » à son cousin Trémoille qui l’a laissée libre…

Sitôt la prise de Châteaubriant l’armée royale se dirige soixante-dix kilomètres plus au sud et stationne devant Ancenis dans la nuit du 13 au 14 mai 1488. Elle y organise un blocus complet sur la ville et le long de la rive droite de la Loire. L’armée française n’avait elle pas à régler un contentieux avec le maître des lieux, Jean IV de Rieux, qui devait faciliter l’entrée des forces royales en Bretagne, conformément au contrat de Châteaubriant signé par lui l’année d’avant, mais qui vient de les trahir avant la prise de Vannes ?

« La place estoit fort bien garnie de bons combattants qui avoient grande quantité de bon artilerie, De poudres, de gents de traict et de vivre ; et faisoient leur compte de se bien garder et defendre. Mais les officiers de l’ost royale travayoient si bien qu’il ne leur demeura murailles ny fortifications en son entier. Il y avoit entre autre des bastions de nouvel fabrique en facion de serpentines qui faisoient de passées incroyables, Tellement que moins de quarte jours ceux dedans furent si basttus qu’il n’avoient plus de défense Où ils osassent tenir. Finalement leur fut accordé qu’ils auroient liberté de s’en aller seulement à condition que la place Et tout bien en dedans demeuroient au bon plaisir du Roy. Puis la place fut toute rasée, les fosses comblées qui estoient toutes taillées en le roc ».

Fort de l’expérience de l’année écoulée, la Trémoille décide de concentrer, de « compacter » ses combattants afin d’optimiser sa force de frappe. Il a bien compris la faiblesse et l’absence d’unité dans l’armée bretonne autant que le manque de charisme du duc dans sa cour et auprès de certains nobles bretons.

Pour soigner ses défenses François II rassemble les dernières économies de son trésor personnel afin de ne pas grever davantage le budget de l’Etat. Guerre à l’usure, le harcèlement du roi a ruiné les finances bretonnes au point que le duc fait émettre des bons du trésor sous forme de monnaies de…cuir. On retrouve à la tête des contingents ducaux l’indécis Rieux, le fidèle Albret, Jehan Châlons-prince d’Orange et Louis Valois-d’Orléans le déshérité.

Anne de France-Beaujeu lance ses tueurs en fin juin 1488, contre les scrupules du roi en devenir Charles VIII, par les campagnes de Marcillé-Robert, de la Guerche et de Vitré. Avant que les troupes ducales n’aient le temps d’intervenir, décidément c’est une bien fâcheuse habitude, ce sont 15000 soldats qui envahissent, pillent et pilonnent Fougères alors gouvernée par Jehan de Romillé. La cité fougeraise se rend huit jours plus tard, le 19 juillet.

La Trémoille jubile et se félicite de la stratégie qu’il mène ; en éliminant une à une les places ducales sises les marches de Bretagne, la conquête du duché lui paraît inéluctable. Ayant ensuite à choisir telle ou telle tour sur l’échiquier breton, le général français évite momentanément de se présenter devant Rennes, cantonnement de troupes ducales réservistes, réservoir de paysans, bourgeois et nobles bretons prêts à en découdre avec ces opportunistes assoiffés de récompenses.
Après avoir mis de l’ordre dans ses cohortes, il entreprend de gagner St Malo. La Trémoille et Galiota remontent plein sud vers le long du Couesnon et retrouvent Seckendorff en attente à St-Aubin du Cormier. Le 28 juillet1488 au matin, embusquée en divers camps dans les marais et futaies de la pleine de Mézières, l’armée ducale rassemble 11.500 combattants dont 6.500bretons.

Positionnée non loin des bourgs de Vieux-Vy, Sens et Andouillé elle attend impassible l’affrontement qu’elle sent imminent. Pour leurrer l’adversaire Rieux fait revêtir à ses 1500 fantassins bretons des tuniques marquées de croix rouges anglaises à la place de la Croaz-Du. Peu après midi, des estafettes signalent la progression rapide de l’armée royale contournant St-Aubin par le sud et qui s’approche dans un ordre impressionnant, le sol vibrant dans une poussière dévorante, ravageant les cultures de céréales et les hameaux qui n’avaient rien demandé, au fur et à mesure de leur avancée. Les ennemis français sont bientôt en vue, les oiseaux se sont tus. Dans la chaleur de cet été torride, le temps s’est arrêté. L’armée bretonne se positionne tournant le dos au nord, laissant à sa droite et à l’ouest la forêt de Haute Sève, à sa gauche et à l’est le bois d’Uzel.
Elle se prépare à l’affrontement dans un silence écrasant…


28 Juillet 1488, la Rencontre

Puis c’est le choc, dans un fracas assourdissant et les hurlements des hordes humaines qui se déchirent dans la lande grillée de trop de soleil. La bataille est violente, acharnée et interminable. Les canonnades entament l’infanterie bretonne qui résiste et parvient même à repousser l’avant-garde française. Des contingents bretons, reprenant de l’ardeur, s’enfoncent dans les troupes ennemies qui s’embourbent dans les inextricables étendues d’ajoncs. Mais la troupe teutonne de l’armée ducale décide subitement de se détacher pour passer au travers de la forêt de Haute-Sève rompant ainsi la ligne de défense bretonne. L’arrière-garde des troupes royales, justement en embuscade au-delà des Hautes-Sèves, près de l’étang d’Ouée se jette aussitôt dans cette brèche providentielle au signal de Galiota. De nombreux contingents bretons sont massacrés, surtout ceux qui arborent la croix anglaise. Ils sont d’abord atrocement mutilés puis exterminés, en souvenir de la guerre de Cent Ans. Au beau milieu des soldats qui se battent encore, désespérément, on reconnaît le prince d’Orange, Louis d’Orléans-Valois et le jeune François de Rohan, 19 ans, qui se fait tuer alors que son père combat dans l’armée qui leur fait face.
La défaite est cuisante pour l’armée ducale qui déplore 6000 hommes alors que les Français n’en perd que cinq fois moins. Toute la lande de St Aubin du Cormier vers la Mézières est gorgée de leur sang.

Jamais la Bretagne n’avait été si violemment agressée depuis Erispoë. Les chevaliers ayant miraculeusement échappé au désastre sont faits prisonniers pour servir d’otage tel Jehan de Châlons, d’autres sont purement et simplement décapités. Louis d’Orléans-Valois est encore le plus verni car n’est-il pas l’héritier potentiel de la Couronne de France ?
Sans coup férir ou presque Dinan tombe le 4 août. Les bourgeois de St Malo, pour sauver leurs richesses, se rendent à leur tour le 14. La Bretagne a perdu la bataille mais peut-être pas la guerre. La Trémoille tente l’intimidation pour soumettre Rennes qui ne cède point. Elle dépêche les émissaires Jacques Bouchard, greffier au Parlement et Jehan du Perrier, seigneur de Plessis-Balisson, auprès de généraux français :

« Ne pensez pas que vous soyez seigneurs en Bretaigne, le Roy n’a nul droit en nostre duché. Sachez qu’en cette bonne ville de Rennes il y a quarante fois mil hommes de telle résistance que, Moyennant la grâce de Dieu, si la Trémoille et son armée viennent l’assiéger, Autant y gagneront-ils que devant Nantes ! Nous ne craignons ni le Roy ni sa puissance Retournez dire à votre seigneur Trémoille nostre joyeuse promesse Car rien d’autre vous aurez ! »

Les troupes royales se retirent, La Trémoille préférant ne pas risquer de subir le même échec qu’à Nantes et part faire courbette à la régente qui annonce sans vergogne :

« L’équité est toujours d’accord avec la volonté des roys ».

Charles VIII, qui n’a pas encore atteint l’âge de gouverner pleinement, envisage de conquérir toute la Bretagne. Son chancelier, Guy de Rochefort, tente de l’en dissuader :

« Si Dieu vous a donné le Royaume de France, il ne vous a pas donné la Bretaigne. Pourquoi diantre désirez-vous toujours le bien des autres ? »

Anne de Beaujeu consent à traiter en évoquant une sorte de contrat d’entente qu’on imagine à peine cordiale ; elle exige la cession au roi de tous les forts tombés pendant l’été et réclame l’expulsion des soldats étrangers. Elle soumet également au Parlement breton son obligation de transférer l’Appel des cours de justice au Parlement de Paris et impose au duc l’hommage lige envers Charles VIII ainsi que la promesse de ne pas marier ses filles, Anne et Isabeau, sans le consentement du souverain.
François II, replié en son manoir de Gasoire, en Couëron, essaie de gagner du temps en vue d’une hypothétique revanche et attend l’aide de Maximilien d’Autriche et du roi d’Angleterre qui finalement ne viennent plus. Le duc se consume jour après jour puis se décide à consulter son conseil. Il nomme des ambassadeurs pour défendre l’honneur de la Bretagne auprès des instances royales. Dunois, Coëtmen, Comminges et l’archidiacre de Penthièvre se mettent en route pour Seiche-sur-le-Loir. La négociation est âpre mais de courte durée. Les ministres de François II obtiennent des garanties inaliénables telles que le roi accepte de retirer son armée et renonce à toute indemnité. Il s’engage même à renoncer à St Malo, Dinan, St Aubin, Rennes, Châteaubriant, Ancenis et Nantes. Il reste par contre intraitable pour ce qui est de ne marier les héritières du duché de Bretagne qu’avec son aval, ainsi que pour l’expulsion des étrangers au service du duc. Charles VIII paraphe ce Traité du Verger le 19 août 1488 que François II ratifie à son tour quelques jours plus tard à Couëron.
Depuis plusieurs années, malade et politiquement sans envergure depuis les débuts du conflit, le duc fait une mauvaise chute à cheval. Dépressif par la honte de la défaite qui lui interdit presque toute légitimité, risquant de ce fait celle du duché lui-même, le bon duc François II de Bretagne décède deux semaines après ce dernier Traité, le 9 septembre 1488.

Ronan Badouel

Toute l’Histoire de Bretagne, éd. Skol Vreizh 1999
Histoire de la Bretagne, Yann Brekilien, éd. France Empire 1985
Histoire de Bretagne, Jean-Pierre Le Mat, Ed. Yorann Embanner 2006
L’Etat et les conflits, Christian-J. Guyonvarc’h, Ed. Seuil 1990
Fastes et malheurs de la Bretagne ducale, JP Legay & H. Martin, Ed. O.-France 1997
Histoire de Bretagne, Henri Poisson, Ed. Breiz 1975
Histoire de la Bretagne et des Bretons, Joël Cornette, Ed. Seuil 2005
Histoire de Bretagne, Reynald Seycher & René Le Honzec, Ed. E.R.S. 1993
Les Crosniques de Bretagne, Alain Bouchard

© Texte entièrement autoproduit par Identité Bretonne

Soyez dolents, vostre ost est dévastée
Portez peines et deuils, Brettons brisés
Plourez larmes, plourez peuple abosmé
Faistes guerre à la guerre, guerre est damnée.

Vous, Ja,
De ne soufflez plus dans fifres trop joués,
De ne bastre plus tambours trop frappés,
De ne brandir plus masses, lances, épées.
De ne bruissez plus coups et coups rués,
De ne tonnez plus bombardes et tuez,
De faire d’un fol monde de gents avisés.
Faistes guerre à la guerre, guerre est damnée.

Nous,
D’avouër vu de front dix fois mil guerriers,
D’en estre occis, ça, sixt mil foudroyés.
D’en putrir si fers-à-fers accostés,
De transir en juillet de feux tostés,
De flairer l’olor des berriers tressués,
De spérer rosée por ämes séchées,
D’implourer pluie por laver le charnier,
Faistes guerre à la guerre, guerre est damnée.

Et moué,
Ja de mal-mort fautré, si trespassé.
D’avouër été caille quand franc-éspervier
De vouër à mon entour mes champts piécés
De vouër le nouër oysel m’eschanteler,
De vouër ja mon ventre au soleil gonffler
De vouër si mon sang et mes os mascherez,
De sentir fourmis en mon nez grouyer,
D’entendre cafards dans mes ouïes ramper,
De volouër ma couenne par les vers percée.
Faistes guerre à la guerre, guerre est damné

Lamentations sur Saint Aubin du Cormier, Rummadoù, 2011.
Avec l’aimable et agréable autorisation des bardes de Nantes, Tri Yann.


Les Marches de Bretagne


Campagne de l’été 1488

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