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1488 Al Lannoù Ruz

D 12 août 2014     H 18:27     A Ronan     C 0 messages


 • CONTEXTE SOCIO-ÉCONOMIQUE

Avant le désastre de l’été 1488, en particulier depuis la fin de la Guerre de Succession qui prend fin par le Traité de Guérande en 1365, l’unité bretonne s’était affirmée malgré les crises de jalousie des Penthièvre à l’égard des Montfort, légitimement désignés pour porter le couronne ducale ; la ruine des féodaux et de certains seigneurs, découlant de l’épuisement du pays, permit de rétablir l’autorité des ducs. « Magistrature souveraine avec ayant droit et devoir de maintenir ceux de tous, protéger les faibles contre l’oppression des forts et de faire justice sans distinction aux grands et aux petits » la Bretagne est redevenue une puissance politico-économique incontestée, d’où la convoitise du royaume de France et de l’Angleterre. Comme toute nation émancipée, l’Etat Breton entretient des rapports directs avec les pays étrangers, légifère auprès des instances judiciaires et décide des statuts et du recrutement des officiels ou employés de l’Etat. De même il contrôle le fonctionnement de l’armée, bat monnaie d’or et d’argent, gère les finances publiques.
La santé parlementaire et économique de la Bretagne, insolente aux yeux du roi français d’alors, incite ce dernier, Charles VII, à réclamer en 1455 son adhésion au Parlement de Paris mais le Duc Pierre II refuse, estimant que la légitimité souveraine de la Bretagne ne dépend en aucune façon du Royaume de France. Avec accords tacites, inenvisageables pour le Roi, le Duché décide de sa propre collaboration avec d’autres états sans subir de main mise de leur part. C’est ainsi qu’en pleine Guerre de Cent Ans, les stratèges bretons n’hésitent pas à côtoyer, selon les contraintes du moment, le pouvoir anglais puis…français.
« Ducs par la grâce de Dieu, garant des droits royaux et souverains, représentant les titres de la Principauté Bretonne, ne reconnaissant aucun tuteur hormis le Créateur tout-puissant », ni Jean V, François 1er, Pierre II ou Arthur III ne cèdent à la pression du roi français. « Le Duché ne touche en rien le fait de la partie de France ni n’en est issu, il n’a jamais fait partie de ce royaume et n’en n’est donc pas le démembrement ».
Après le meurtre par ses geôliers sadiques de Gilles de Bretagne, indépendantiste et pro anglais, jaloux des prérogatives de son frère le duc François 1er, ce dernier cède son trône à Pierre II qui s’écarte de l’influence française. Il redresse la politique intérieure en sept ans de règne.
Puis Arthur III de Richmount, neveu de François 1er, vif soldat de soixante-quatre ans, lui succède en 1457. Comme ses prédécesseurs, il ne fait l’hommage lige ; en tant que connétable, il s’accorde militairement avec le roi de France mais n’engage pas l’indépendance du duché. Certains ecclésiastiques, gagnés à la cause française lui font barrage. L’évêque de Nantes, Guillaume de Malestroit l’excommunie, ce qui ne change rien à la détermination du Duc.
Assez peu concernée par la guerre de Cent Ans, la Bretagne retrouve cependant la paix après la Guerre de Succession. Le pays connaît même un important essor économique qui lui assure la prospérité, ce qui n’est pas le cas dans le royaume voisin. Le commerce et la production intérieure se sont fortement développés favorisant très vite les marchés d’import-export. Les profits sont tels que les grands centres marchands comme Nantes et Rennes soutiennent le Trésor Ducal encore fragile. Le négoce est si rentable que la paysannerie abandonne ses activités au risque de miner la production agricole, ce qui contraint Jean V de réglementer les monopoles et ainsi freiner les exportations de produits de consommation indispensables au confort du Peuple.
Les corporations d’artisans, sorte de syndicats professionnels, n’hésitent pas à soulager financièrement les confrères nécessiteux mais font l’objet de surveillance en terme de fraude. A l’inverse, certaines villes comme Vannes, Tréguier ou Malestroit n’imposent pas les ouvriers du textile facilitant ainsi la productivité et l’embauche.
La condition paysanne est redevenue presque florissante comparée à celle de bien des pays d’Europe, l’exportation de blé augmentant sa valeur commerciale. Beaucoup de paysans sont propriétaires de leurs terres et échappent de ce fait à un quelconque seigneur, donc à trop d’impôts.
La fiscalité s’applique surtout aux revenus les plus élevés bien que les contribuables moyens participent eux aussi aux revenus du Trésor ; le fouage, consécutif aux dommages de guerre réclamés par les Anglais, est un impôt foncier collectif payé par les ruraux. Les villes non assujetties au fouage paient « l’aide ». Les produits d’import-export (domaine affermé) constituent, on l’a vu, une source de revenus non négligeable bien qu’elle n’assomme pas les négociants.
Les « domaines » gérés par l’Etat breton, principalement les fiefs en location, rapportent suffisamment de recette pour faire fonctionner l’administration. D’autres produits financiers, tels les bénéfices ecclésiastiques en vacance, les taxes sur les monnaies et les métaux précieux, le produit des confiscations et amendes sont autant de contributeurs au point que comparativement et proportionnellement à son étendue géographique la Bretagne démontre sa supériorité économique et budgétaire par rapport à la France, dix fois plus grande ! La Bretagne ne peut donc susciter que de la convoitise…
A l’avènement de François II le budget de la Bretagne atteint 400 000 livres, somme confortable pour un petit pays au XVe siècle. Les dépenses sont réparties entre la défense nationale, marines et les affaires commerciales (120 000), les salaires des fonctionnaires et officiers, pensionnaires et affaires étrangères (125 000), l’épargne de l’état pour les imprévus (30 000) et la dotation de la famille ducale (125 000). Ce dernier chiffre semble énorme mais il faut savoir que les Ducs financent eux-mêmes l’entretien des forteresses, des ports et des ouvrages de voirie. Ils participent également aux créations d’entreprises d’utilité publique et garantissent l’épargne par l’achat de valeurs. Ces fonds cumulés servent souvent à compenser les efforts de guerre lors des agressions venues de l’extérieur pour ne pas grever le budget de l’état. Afin d’éviter les risques d’abus tels les aliénations de recette et les paiements anormaux ou dépenses excessives, la chambre des comptes examine les flux financiers, y compris ceux de la famille ducale et peut le cas échéant sévir ou compenser avec la perception des recettes sur l’exercice suivant.
Après de nombreux avatars, l’Eglise de Bretagne est rattachée à la métropole de Tours. Les derniers évêchés à s’y résoudre sont Dol, St Brieuc et Tréguier, Jean V ayant d’excellentes relations avec le pape Martin V, élu en 1477 à la fin du Grand Schisme.
Par leur politique de paix préservant la Bretagne des affres de la Guerre de Cent Ans, les Ducs se voient recevoir de la chancellerie pontificale des hommages chaleureux, ce qui conforte une certaine indépendance pour l’Eglise bretonne. Echange de bons procédés puisque la Bretagne n’est pas concernée par la « Pragmatique Sanction » et ses libertés « Gallicanes » propres au gouvernement du roi français Charles VII qui veut à la fois supprimer l’influence des papes et profiter des bénéfices ecclésiastiques. La nation bretonne est couverte d’éloges de la part de Rome pour sa volonté de se différencier de la France : « De même le roi de France est empereur en son royaume, de même le Duc de Bretagne est roi en son duché ».
Durant cette période de l’Histoire, la Bretagne revêt ses plus beaux atours, la paix y étant pour beaucoup. L’architecture transforme magistralement les paysages bretons. Les châteaux de pierre sont remaniés et rendus plus majestueux par des parcs d’agrément. Des remparts moins hauts mais plus épais abritent des logis ciselés au style élégant (Nantes, Vitré, Pontivy, Josselin, Blain, St Aubin du Cormier, Chateaubriand, Suscinio…). Des édifices religieux s’érigent avec le même faste jusque dans les bourgades les plus reculées.
Les architectes et sculpteurs bretons réussissent des prouesses par tout le pays, au plus proche de la ferveur populaire ; dans tout le duché surgissent chapelles, églises, enclos paroissiaux, calvaires et tombeaux. Autant de riches exécutions dignes de prodige. Les artisans d’art ne sont pas en reste : les maîtres verriers, graveurs et enlumineurs embellissent encore les intérieurs. Le peuple breton, versé et ému par le culte du beau n’hésite pas à réserver un pécule même modeste pour les parures. Les manifestations festives aussi bien privées, publiques que corporatistes arborent draperies colorées et bannières richement brodées. Des troupes de théâtre se produisent dans tous les bourgs ; les processions, pardons ou pèlerinages sont généreusement fleuris.
Après plus d’un siècle de paix, la foule en liesse accueille son duc avec toutes les délicates attentions imaginables quand celui-ci lui rend visite. « La Bretaigne florissoit en toute prospérité et en toutes autres principautés car en nostre duché régnait justice et partage. Le prince y étoit obéi des grands et petits car il y avoit en son trésor pour eux abondance d’or et de joyaux. Le peuple étoit riche de tout bien, tellement qu’on eut su à grand peine trouver si petit village qui n’eut été plein de vaisselle d’argent » (Alain Bouchard).
A l’opulence matérielle et pécuniaire, répond la richesse du savoir accessible à tous. On trouve au moins une école dans chaque paroisse et dans les grandes agglomérations. L’instruction populaire se fait dans les églises et chapelle voire au pied d’un grand chêne comme le faisaient autrefois les druides. La mémoire collective est également très entraînée car la tradition orale, héritée de la tradition celtique, est reprise à toutes les réunions familiales.
Instruments privilégiés de la connaissance et de la diffusion des événements marquants, les chants ou poèmes chantés sont autant de témoignages historiques que de véhicules de controverse ou de critique, à la façon des bardes, puisque l’écriture n’a en ce temps guère de crédit.
En 1460 une bulle du pape encourage la fondation d’une faculté de théologie à Nantes. L’imprimerie apparaît timidement vers 1475 à l’instigation de Jehan de Rohan, à Rennes et dix ans plus tard à Tréguier où est tirée pour la première fois la Très Ancienne Coutume de Bretagne.
Le Catholicon, fameux dictionnaire en Breton-Français-Latin, parait en 1499.

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